Par Catherine Mallaval — 26 mai 2001 pour le journal Libération

Elle est venue avec Robert, son chien. Son portable rangé dans un étui en peluche, un lapin. Ses chaussettes roses. Son excentricité de 47 ans. Ses rondeurs qu’elle tente de faire fondre. A ce jour, 93 kilos qui donnent un joli coffre à sa voix de fumeuse noctambule. Très bel organe qui en 1981 fit irruption sur la FM et causa là une déflagration. La marque de fabrique de Supernana, héroïne de feu la très active Carbone 14. Fichue nana qui se fit un nom en animant Poubelle Night, émission durant laquelle elle confessa (et fessa, du moins verbalement) une foule d’insomniaques à coups de répliques entre suave et salace. Super grande gueule qui vous rabrouait les mâles qui faisaient les malins à coups de «Tape ta queue sur le téléphone qu’on l’entende, mon gros»…

Autre époque, qu’elle redéroule sans nostalgie, mais avec un gros regret: la folle expérience des radios libres «n’a servi à rien, puisque les grands réseaux ont bouffé la FM». Autres moeurs: «Qu’est-ce qu’on entend sur la bande FM aujourd’hui lorsque les auditeurs appellent? Des phrases comme: “ma copine m’a volé mon copain”. Passionnant! Aujourd’hui, on ne jure que par les cibles. Résultat, la bande FM n’est faite que de ghettos. Nous, on parlait de tout. Et à tout le monde. La preuve? Arletty, qui m’écoutait, m’a un jour invitée à déjeuner.»

Canulars. C’était il y a vingt ans, un temps déraisonnable où une bande de jeunes qui s’appelaient Jean-Yves Lafesse, David Grossexe (le comédien Jean-François Galotte), Robert Lehaineux (le Michel Fiszbin de la télé associative Zaléa TV) et tant d’autres prenaient les ondes pour une machine à faire des coups (et les cons). C’était sur Carbone 14, radio présidée par un certain Domini que Fenu, où l’on s’amusait à échanger des trucs pour ne pas payer son électricité; où l’on reçut Roger Peyrefitte à poil, quand on ne montait pas d’énor mes canulars. Ainsi, la radio annonça-t-elle, dépêche falsifiée à l’appui, la mort de Mick Jagger. Scoop que toute la presse s’empressa de repren dre, avant de se presser pour assister à l’anthologique nuit d’amour en direct de la station. «On avait pris un auditeur et une fille qu’on avait payée. On a rameuté les journalistes, les photographes, et c’était parti. On voulait se faire de la pub sur leur dos. On les a bien eus. Parce que, franchement, pour l’auditeur, notre couple aurait aussi bien pu faire semblant», ironise-t-elle en mimant des sons orgasmiques à faire pâlir le voisinage.

A cause d’un garçon. «Con trairement à ce que l’on pourrait croire, nous ne cherchions pas à provoquer, mais à bien faire comprendre qu’il ne faut pas croire tout ce que l’on entend, tout ce que l’on dit», explique celle qui devint l’égérie de Carbone. Chroniquée par Claude Sarraute, encensée par Jacques Lanzmann. Mise en bandes dessinées par Jean Teulé. Tout ça, à cause d’un garçon…

«Un jour de 1981, un mec me largue, je pleure, j’écoute la radio. Je tombe sur Carbone 14 et sur Jean-Yves Lafesse, qui parlait des gros et des grosses. J’appelle et je dis: “Je suis grosse, belle, curieuse et je baise. Et d’ailleurs, je vais venir vous séduire.”» Il est 4 heures du matin, elle prend un taxi, et débarque dans les studios: «En arrivant, je me suis dit: voilà, c’est ce que je veux faire. De la radio. Pour pouvoir discuter en direct avec les gens.»

Oubliées les années difficiles de la gosse née à 5,2 kilos dans le Nord, à Fourmies, élevée par maman, fille de cheminot, quittée par papa, fils de marquise. Jeté par-dessus bord son vrai prénom, qu’elle ne veut même plus voir mentionné. A Carbone, l’ex du Crédit Lyonnais très vite passée «de la comptabilité à la CGT» va devenir la Supernana dont elle rêvait. «Au début, la bande de mecs m’a dit: “T’es gentille, repasse.” Mais j’ai fait le siège. Au bout d’un moment, ils m’ont demandé de quoi je voulais parler, j’ai dit: “De cul!” Ils se sont dit: “Tiens, on n’a pas de fille pour ça.” Alors, ils m’ont gardée.»

«C’est vieux tout ça…» La belle se lâche. Certains se fâchent. Elle s’en fout. «Nous étions tous des libertaires dans le sens désorganisés! Alors, quand la gauche a voulu légiférer, ils nous ont considérés comme ingérables!» Résultat, en août 1983, veille de la Saint-Barthélemy, Carbone 14 est la première radio saisie. «A cette épo que, nous avions déménagé dans un immeuble en banlieue. Ils ont tout cassé, tout emporté, coupé tous les fils. Quand je pense que la gauche, pendant ce temps, a laissé des radios d’extrême droite continuer à émet tre. Je sais que Fillioud (1) a regretté plus tard… Mais c’est vieux tout ça…» Après Carbone, un passage à Ici et Maintenant, Supernana reprend du service en 1992 sur Skyrock, invitée par Bellanger. Et c’est reparti. Elle redevient reine de la nuit jusqu’à ce qu’elle soit virée en 1996. «Soi-disant parce que j’avais insulté le CSA dans un entretien à Entrevue. Tu parles! A mon avis, Bellanger avait peur pour ses fréquences.»

En septembre, elle retâte de la radio sur le Net. Assure, en ce moment, la communication du Gibus, la boîte de nuit. Désespère de repren dre le micro. «Aujourd’hui, les nanas, on ne les laisse pas parler. C’est simple, ou elles font de la pub ou on les fait passer pour des idiotes. Franchement, à part Macha Béranger, je ne vois pas.».